Canicule 2026 : face au réchauffement climatique, comment protéger les cultures de tomates ?
42 °C dehors. Plus de 38 °C sous certaines serres. À l’été 2026, les producteurs de tomates ont dû composer avec des températures qui mettent les cultures à rude épreuve.
Quatre maraîchers racontent ce qu’ils ont observé sur leurs exploitations : baisse des rendements, problèmes de nouaison, qualité des fruits, mais aussi conditions de travail. Et leurs témoignages dessinent une tendance : face aux épisodes de chaleur extrême, la maîtrise du climat sous serre devient un enjeu de production à part entière.
Dans un monde aux ressources limitées, l’enjeu est de trouver des solutions à la fois performantes et durables.
Ouvrir les ouvrants, blanchir les toitures, brumiser, adapter l’irrigation, modifier les horaires de travail… Les solutions existent. Au-delà de leurs avantages et de leurs inconvénients, elles ont surtout un coût.
Pour mesurer concrètement l’impact de cette saison caniculaire exceptionnelle, qui deviendra malheureusement la norme, nous sommes allés à la rencontre de quatre producteurs passionnés : Jérôme Dublé, Serge Figuet, Vincent Cestier, et Frédéric Garcia
Chez Provence Alpilles : la chaleur se traduit directement dans les rendements et la qualité

Le producteur cultive principalement des tomates anciennes : cœur de bœuf, côtelées rouges et jaunes, ainsi que des tomates en grappe. Son exploitation comprend environ 6 hectares de serres Venlo et 1 hectare de chapelle équipée d’une double paroi gonflable. Certaines variétés ont particulièrement souffert de la saison.
Sur la cœur de bœuf, Jérôme estime avoir perdu environ 1,5 bouquet sur la première période. Puis sont apparus des problèmes de qualité : décalcification, nécrose apicale et fruits fendus.
Au total, les pertes ont pu atteindre 5 à 6 kg/m², soit environ 15 % de la production.
La variété noire donne une autre mesure de l’impact de la saison : 381 tonnes produites en 2025, contre 346 tonnes en 2026, soit une baisse d’environ 9 %.
Pour limiter les effets de la chaleur, l’exploitation a renforcé le blanchiment des serres, jusqu’à utiliser 18 pots de 20 litres de ReduSol.
Le maintien de la végétation est également devenu une priorité. Les plantes ont été conservées le plus haut possible et le rythme de descente a été adapté : tous les 20 cm, contre 40 cm habituellement.
Des adaptations qui permettent de limiter les dégâts, sans pour autant supprimer la dépendance aux conditions extérieures.
Pour Jérôme, la réponse devra donc être multiple : choisir des variétés plus résistantes et plus végétatives, mais aussi faire évoluer les outils de production.
Il envisage ainsi de transformer progressivement ses serres Venlo vers un fonctionnement semi-fermé.
« Si je devais construire une nouvelle serre aujourd’hui, la DPG serait une option plus que crédible. »
A la SCEA Coccinelle, quand la brumisation atteint ses limites

Serge Figuet cultive plusieurs types de tomates : cerises, cocktails et anciennes, sur plusieurs chapelles représentant plusieurs hectares de production.
Dans ses serres classiques, l’été 2026 a entraîné des pertes de fleurs, avec une production de tomates cerises estimée inférieure de 1 à 2 kg/m² par rapport à 2025.
Pour limiter les effets de la chaleur, les équipes ont notamment cherché à maintenir davantage de masse foliaire et à intensifier le recours à la brumisation.
Lorsque la température dépassait 28 °C ou que l’humidité descendait sous 75 %, le système de FOG pouvait fonctionner plus de 20 secondes toutes les 30 secondes.
La ventilation était également limitée à environ 60 %, afin d’éviter de faire entrer trop rapidement un air extérieur chaud et sec et de permettre au système de brumisation de conserver son efficacité.
L’objectif était de conserver un environnement suffisamment confiné pour tirer pleinement parti de la brumisation.
La stratégie montre cependant ses limites : lorsque l’humidité extérieure devient trop élevée, le refroidissement adiabatique perd de son efficacité. À l’inverse, lorsque l’air extérieur est très chaud et très sec, ouvrir davantage les ouvrants revient à introduire directement cette chaleur dans la serre.
Sur le plan humain, les horaires de travail avaient déjà été décalés depuis plusieurs années, avec des journées concentrées sur les heures les plus fraîches.
À plus long terme, Serge envisage lui aussi la serre semi-fermée, ainsi que la transformation progressive des serres existantes.
Deux serres, deux générations : chez Vincent Cestier, la comparaison est sans appel

Son exploitation compte 5 hectares de serres en verre. Parmi eux, 1,7 hectare correspond à des serres Richel semi-fermées installées en 2020. Les 3,3 hectares restants sont constitués de serres plus anciennes, dont la hauteur sous chéneau varie de 4,30 à 5 mètres.
Une différence de conception qui devient particulièrement visible lorsque le thermomètre grimpe. Avec 35 °C à l’extérieur, Vincent peut contenir la température autour de 28 °C dans la serre semi-fermée. Dans une serre classique, elle atteint environ 34 °C.
Six degrés d’écart. Sur une tomate, cela peut faire beaucoup. « La plante souffre moins », résume en substance le producteur, qui constate également une pression beaucoup plus faible liée à l’humidité dans la serre semi-fermée.
La différence se retrouve dans les rendements. Sur la tomate cerise, Vincent estime que la production peut être supérieure de 30 à 40 % dans la serre semi-fermée par rapport aux installations plus anciennes, selon les situations.
À l’inverse, les serres classiques ont davantage subi les conséquences de l’été 2026 : problèmes de floraison et de nouaison, végétation réduite, collets verts ou jaunes, décalcification, nécrose apicale et fruits fendus.
Sur la cœur de bœuf, les pertes ont pu atteindre 6 à 7 kg/m².
Dans la serre semi-fermée, l’impact sur la tomate cerise est estimé à seulement 1 à 2 kg/m².
Pour Vincent Cestier, le sujet dépasse donc la protection ponctuelle contre la canicule.
L’enjeu est de disposer d’un outil de production capable de maintenir les conditions nécessaires à la plante, même lorsque le climat extérieur devient imprévisible.
Et cette logique l’a conduit à engager la modernisation de 10 000 m² de serres existantes en 2026.
« Malgré un investissement conséquent, nous pensons pouvoir atteindre un ROI de trois ans. En capitalisant sur des équipements déjà amortis, on arrive à booster la rentabilité. Nous avons la chance d’avoir une serre d’une hauteur de 6,30 m. Selon moi, pour qu’une serre semi-fermée fonctionne correctement, 6 m, c’est le minimum. Il ne faut pas oublier que le climat d’une serre semi-fermée se fait du bas vers le haut. »
Car il n’est pas toujours possible, ni souhaitable, de repartir de zéro.
Produire davantage sur une surface déjà disponible devient aussi une réponse aux contraintes foncières.
Et pour Vincent Cestier, cette évolution prendra aussi une dimension générationnelle : « L’avenir, ce sont les jeunes qui vont le porter. »
À Mauguio, 42 °C dehors… et une autre histoire sous la serre

À Mauguio, Frédéric Garcia cultive principalement des tomates cerises, qui représentent environ 80 % de sa production, ainsi que de la cœur de bœuf.
Sur son hectare de serre, la culture bénéficie d’un équipement semi-fermé à double paroi gonflable, avec 6 mètres sous chéneau, gouttières suspendues, chauffage basse température, système de récupération et de recyclage de l’eau.
Lorsque la canicule frappe, la différence se mesure immédiatement. 42 °C à l’extérieur, avec seulement 20 % d’humidité relative. À l’intérieur, la température dépasse 30 °C, mais l’humidité atteint environ 60 %.
La serre ne transforme évidemment pas une journée caniculaire en climat printanier. Mais elle permet de conserver un environnement beaucoup plus favorable à la plante.
Chez Frédéric Garcia, la consigne est de maintenir des températures moyennes maximales autour de 23 °C pour la cœur de bœuf et 25 °C pour la tomate cerise, tout en limitant les pics.
Et les résultats semblent lui donner raison. À la semaine 35, la production de Toce atteint déjà 35 kg/m², avec une prévision de 48 kg/m² en fin de saison, contre 39,6 kg/m² en 2025.
Sur la cœur de bœuf, elle atteint 52 kg/m² à la même période, pour une prévision de 70 kg/m² en fin de saison, contre 69 kg/m² l’année précédente.
Un autre indicateur retient l’attention : au 1er septembre, la tomate cerise avait atteint 36 kg/m², avec un objectif de 50 kg/m² au 15 décembre. Le précédent record de l’exploitation était de 45 kg/m².
Malgré les températures extrêmes, pas de décrochage majeur de production, pas de problème significatif de décalcification et pas d’impact notable sur la qualité des fruits.
Pour le producteur, le bilan dépasse donc largement la seule saison 2026. « L’expérience de cet été a conforté mon choix d’installation. »
Au point d’envisager déjà une deuxième serre sur le même modèle. À terme, Frédéric réfléchit également à l’intégration d’une pompe à chaleur, qui permettrait notamment de travailler sur la déshumidification nocturne et de réduire encore l’empreinte carbone du chauffage hivernal.
Blanchir, brumiser, ventiler : jusqu’où peut-on aller ?
Face à la chaleur, les producteurs ne sont pas démunis. Mais aucun levier n’est magique.
Le blanchiment permet de réduire le rayonnement entrant, mais diminue aussi la quantité de lumière disponible pour la plante.
La brumisation peut faire baisser la température, mais sa capacité est limitée si l’on ne veut pas risquer de favoriser les maladies fongiques et bactériennes. La gestion de la ventilation et de la fréquence d’utilisation de la brumisation est donc un équilibre subtil.
La ventilation, elle, permet d’évacuer la chaleur. Mais lorsqu’il fait 40 °C dehors, elle peut aussi faire entrer directement cet air chaud et sec dans la serre.
Quant à l’irrigation et à la gestion de la végétation, elles permettent d’accompagner la plante pour qu’elle crée son propre climat par la transpiration. Mais dès que les températures extérieures dépassent 33 à 34 °C, cela ne suffit plus.
L’été 2026 a ainsi rappelé une réalité simple : plus les épisodes de chaleur deviennent intenses, plus les solutions destinées à compenser le climat extérieur montrent leurs limites.
Et quelques degrés peuvent avoir des conséquences très concrètes : moins de végétation, moins de fleurs, une nouaison perturbée, davantage de fruits fendus ou de nécrose apicale… et, au bout du compte, des kilos de tomates en moins.
Serre semi-fermée : passer de la réaction au pilotage
C’est probablement là que se situe la principale différence observée entre les systèmes.
Dans une serre classique, le producteur doit composer avec le climat extérieur. Il ouvre, ferme, ventile, brumise, blanchit et adapte ses pratiques pour essayer de maintenir les meilleures conditions possibles.
Avec une serre semi-fermée, la logique évolue. Il ne s’agit plus seulement de réagir au climat extérieur, mais de piloter davantage le climat intérieur.
Chez Frédéric Garcia, l’exemple est particulièrement parlant : 42 °C et 20 % d’humidité relative dehors, contre 29 °C et environ 65 % d’humidité relative au niveau de la tête de la plante dans la serre.
Chez Vincent Cestier, même constat : 35 °C dehors, environ 28 °C dans la serre semi-fermée, contre près de 34 °C dans la serre classique.
Cette différence ne se limite pas à la plante. Elle concerne aussi les hommes et les femmes qui travaillent dans les serres.
Pendant les épisodes de chaleur, certains producteurs ont dû avancer les horaires pour éviter les heures les plus chaudes. Des organisations très matinales ont été testées, avec parfois un arbitrage à trouver entre confort des équipes, contraintes de production et commandes clients.
La maîtrise du climat devient ainsi autant une question agronomique qu’une question humaine.
Le retrofit : adapter l’existant plutôt que repartir de zéro
Faut-il pour autant construire une nouvelle serre pour bénéficier de meilleures performances climatiques ? Pas nécessairement.
L’expérience de Vincent Cestier montre qu’une autre voie est possible : moderniser l’existant.
Cette stratégie répond aussi à une réalité de terrain : dans de nombreuses régions, trouver de nouvelles parcelles suffisamment grandes, accessibles et adaptées à la production sous serre devient de plus en plus difficile.
Le retrofit pourrait donc devenir l’un des leviers de la transition des exploitations : améliorer les performances sans nécessairement augmenter les surfaces. Malheureusement, le parc de serres éligibles à ces améliorations est limité aux serres présentant une hauteur minimale de 6 ou 7 m au faîtage.
Au-delà du levier financier, la modernisation des méthodes de culture doit intégrer la nécessité de décarboner notre production afin de ne pas aggraver le changement climatique. Vincent Cestier et Jérôme Dublé ont évoqué le recours aux pompes à chaleur pour remplacer les chaudières à gaz ou les cogénérations.
L’intégration de panneaux photovoltaïques chez Frédéric Garcia, à Mauguio, a permis de réduire de 50 % la facture d’électricité, en fournissant aux ventilateurs de la serre semi-fermée une énergie renouvelable et décarbonée.
En général, « plus il y a de soleil, plus il y a de besoins de refroidissement et plus il y a de production électrique » : ces deux technologies travaillent en synergie.
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Article rédigé par Brice Richel et Marion Laubépin.
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